11h11 : Lehahiah, les mots qui ont précipité une guerre
Le 13 juillet 1870, dans une petite ville thermale allemande, deux hommes se rencontrent.
L'un est roi de Prusse. L'autre, ambassadeur de France.
Leur conversation est difficile. Ils ne parviennent pas à s'entendre sur une question diplomatique, mais l'entretien ne dégénère pas en affrontement.
Quelques heures plus tard, à Berlin, Otto von Bismarck reçoit un télégramme relatant cet échange.
Il le lit, le raccourcit et décide de le rendre public.
Six jours plus tard, la France déclare la guerre à la Prusse.
Entre ces deux événements, quelques phrases ont disparu.
Cette histoire appartient à celle de la dépêche d'Ems, devenue l'un des exemples les plus célèbres de manipulation diplomatique.
Elle fait également apparaître, d'une manière inattendue, les qualités et les contradictions qui entourent Lehahiah, le 34ᵉ des 72 Anges gardiens, associé à l'heure miroir 11h11.
Car cet Ange possède une attribution bien particulière : il est traditionnellement chargé de maintenir la paix et la bonne intelligence entre les princes et les souverains.
L'art de transformer un refus en humiliation
Pour comprendre cette affaire, il faut revenir quelques jours en arrière.
En 1870, le trône d'Espagne est vacant. Un prince de la famille des Hohenzollern, apparentée à la dynastie prussienne, est pressenti pour l'occuper.
La France de Napoléon III s'inquiète.
Elle redoute de voir son territoire entouré de deux monarchies liées à la même famille.
Sous la pression diplomatique, le prince renonce finalement à sa candidature.
L'incident pourrait s'arrêter là.
Mais le gouvernement français réclame davantage : il souhaite que Guillaume Ier, roi de Prusse, s'engage à ne jamais soutenir une nouvelle candidature de cette famille au trône d'Espagne.
Le 13 juillet, l'ambassadeur Vincent Benedetti rencontre le souverain à Bad Ems, où celui-ci séjourne pour une cure thermale.
Le roi refuse cet engagement définitif.
Il n'est pas disposé à promettre ce qui pourrait être décidé dans un avenir qu'il ne connaît pas. La discussion est ferme, parfois tendue, mais conserve les formes de la diplomatie.
Plus tard, le souverain décide de ne pas accorder une nouvelle audience à l'ambassadeur. Il lui fait néanmoins transmettre, par un aide de camp, la confirmation officielle du retrait de la candidature princière.
Un compte rendu de ces événements est télégraphié à Bismarck.
Celui-ci y voit une occasion politique.
Il souhaite depuis longtemps achever l'unification allemande sous la direction prussienne. Un conflit avec la France pourrait rallier les États allemands du Sud à cette entreprise.
Bismarck prépare alors une version abrégée de la dépêche.
Il conserve les éléments essentiels : l'ambassadeur français a présenté une exigence, le roi de Prusse l'a refusée et il n'a pas souhaité recevoir de nouveau le diplomate.
Mais il supprime les explications, les circonstances et les précautions qui donnaient à l'échange son véritable contexte.
Le résultat est redoutable.
À la lecture du communiqué, les Français peuvent avoir le sentiment que leur ambassadeur a été congédié avec mépris.
De leur côté, les Prussiens peuvent considérer que leur roi a subi une demande insolente.
Le même texte permet désormais à chacun de se sentir offensé.
L'indignation gagne les opinions publiques.
Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse.
Bien entendu, cette guerre ne naît pas d'un simple télégramme. Les tensions diplomatiques, les ambitions territoriales et les rivalités politiques existaient depuis longtemps.
Mais la dépêche d'Ems a joué un rôle décisif dans leur aggravation.
Bismarck n'avait pas besoin d'inventer de toutes pièces une conversation qui n'avait jamais eu lieu.
Il lui avait suffi de retirer une partie de ce qui avait été dit.
Lehahiah, l'Ange des souverains et de la concorde
Dans La Science cabalistique, publiée en 1823, Lazare Lenain présente Lehahiah comme le 34ᵉ génie.
Son attribut est « Dieu clément ».
Il appartient au chœur des Puissances et sa régence horaire s'étend de 11h00 à 11h20.
Lenain lui reconnaît une influence contre la colère. Il le présente également comme un protecteur de l'harmonie entre les rois, les princes et les nobles.
Il lui attribue la capacité de favoriser la fidélité, le dévouement et les services rendus aux souverains.
Le portrait reflète évidemment un monde où les monarchies occupent une place centrale dans l'organisation politique et sociale.
Mais un autre détail mérite notre attention.
Lenain décrit le génie contraire à Lehahiah comme une puissance de discorde, susceptible de provoquer les guerres, les trahisons et la ruine des nations.
Nous retrouvons ainsi, réunies autour d'un même Ange, des notions particulièrement sensibles : l'autorité, l'obéissance, la fidélité, la colère et la paix entre les puissants.
La dépêche d'Ems semble presque avoir été écrite pour illustrer ce qui se produit lorsque ces qualités entrent en conflit.
Guillaume Ier cherche à clore une crise diplomatique sans accepter toutes les exigences françaises.
Benedetti représente son gouvernement et accomplit la mission qui lui a été confiée.
Bismarck poursuit un projet politique qu'il juge essentiel à l'avenir de son pays.
Mais ces fidélités ne conduisent pas nécessairement vers la paix.
Mais tous ne poursuivent pas la même paix.
C'est peut-être là que l'univers de Lehahiah devient particulièrement intéressant.
La fidélité occupe une place importante dans ses attributions traditionnelles. Pourtant, être fidèle à quelqu'un, à une institution ou à une cause n'assure pas que toutes les actions entreprises en son nom seront justes.
L'histoire regorge de serviteurs dévoués dont les décisions ont eu des conséquences désastreuses.
Elle connaît aussi des hommes et des femmes qui ont refusé certains ordres précisément parce qu'ils souhaitaient rester fidèles à ce qu'ils estimaient devoir protéger.
La frontière entre l'obéissance et la responsabilité peut devenir bien délicate lorsque plusieurs devoirs se contredisent.
Les textes anciens de Lehahiah ne résolvent pas cette difficulté à notre place.
Ils nous transmettent néanmoins une association singulière : la fidélité au pouvoir et la préservation de la concorde.
Deux exigences qui ne marchent pas toujours ensemble.
Ce qui disparaît entre les lignes
L'affaire d'Ems révèle encore autre chose.
Nous accordons souvent une grande importance aux paroles prononcées.
Nous cherchons la phrase blessante, le mot de trop, l'accusation injuste.
Mais les paroles absentes peuvent parfois modifier tout autant le sens d'un échange.
Un compte rendu peut être rigoureusement exact sur plusieurs points et néanmoins donner une impression trompeuse de l'ensemble.
Cette possibilité n'appartient pas seulement à l'histoire diplomatique.
Elle existe partout où des êtres humains racontent une conversation à laquelle les autres n'ont pas assisté.
Nous avons tous rencontré ces récits dont une personne ressort parfaitement raisonnable, tandis que l'autre paraît incompréhensible.
Parfois, les faits rapportés sont exacts.
Il manque simplement une partie de l'histoire.
L'association de Lehahiah avec l'apaisement de la colère prend ici une dimension particulière. Car la colère ne surgit pas toujours de ce qui s'est réellement passé. Elle peut aussi naître de ce que nous avons compris, de ce que l'on nous a raconté ou de ce que nous croyons avoir entendu.
Et lorsqu'elle gagne un groupe, un gouvernement ou une nation, elle peut devenir une force que certains cherchent délibérément à exploiter.
En juillet 1870, Bismarck savait parfaitement que son communiqué provoquerait une réaction.
Il avait compris le pouvoir politique d'un message suffisamment bref pour être retenu, suffisamment offensant pour être commenté et suffisamment proche des faits pour paraître incontestable.
Sa manœuvre avait réussi.
La guerre qui suivit entraîna des souffrances considérables et bouleversa durablement l'équilibre européen.
On peut aujourd'hui consulter les deux versions de la dépêche d'Ems.
Elles sont conservées comme des documents historiques.
La première raconte une rencontre diplomatique difficile, avec ses exigences, ses refus et ses explications.
La seconde ne retient presque plus que l'affrontement des volontés.
Les deux textes relatent les mêmes événements essentiels.
Mais ils ne racontent plus tout à fait la même histoire.
Et entre leurs lignes, quelques phrases manquantes continuent de nous rappeler combien la paix peut parfois dépendre de la manière dont les hommes choisissent de se parler.